Watchmen – Zack Snyder

Entre ceux qui vont s’étonner de la profondeur du propos d’un comic book qu’ils n’ont pas lu (« je savais pas que la BD ça pouvait faire ça dis-donc ! »), ceux qui rejettent déjà le film en bloc parce que Snyder n’est pas politiquement correct (il est à la NRA, comme John Millius, ce qui ne peut pas leur chaloir des masses, mais aussi comme Michael Moore, hein, juste pour situer), et les geeks du net qui pourrissent déjà le projet depuis un an parce que telle image ou telle réplique ne s’y trouve pas, il convient de calmer le jeu et de parler de la seule chose qui compte, à savoir le film, excellent en soi et tout à fait bon en tant qu’adaptation. Ne serait-ce que pour Rorschach, on n’a pas attendu pour rien.

N’en déplaise à certains, Snyder n’est pas à ranger sur la même étagère que Uwe Boll, et si sa principale qualité est d’oser les partis-pris les plus casse-gueule (par exemple, remaker un Romero quand celui-ci ne se roule pas encore dans les pages de Bourdieu tel le goret dans sa propre fange, ou encore faire un péplum extrêmement esthétisé en vidéo dans un seul studio, tout en traitant frontalement l’idéologie spartiate), il sait s’entourer des bons talents pour ce faire, et ne confond pas respect et déférence dans le traitement du matériau de base (pour le moment, le bougre ne signe que des adaptations). Alors il sera erroné, pour le moins, de se lamenter çà et là que Paul Greengrass, Daren Aronofsky ou même (on en rit encore) Terry « je fais n’importe quoi par caprice depuis dix ans et ça passe pour du génie » Gilliam n’aient pas survécu à un development hell démentiel qui a duré 20 ans. Et pourquoi pas Brett Ratner pour faire un X Men tant qu’on y est ? Parmi les réas en activité, Snyder était sans doute l’un des plus qualifiés pour mener un projet à bien des égards fou. On y opposerait a priori Christopher Nolan, dont la gestion un peu flottante des trop nombreuses storylines de The Dark Knight laisse planer le doute sur la narration qu’aurait donné son Watchmen, récit remarquablement foisonnant dont les éléments thématiques se chevauchent sur une structure en fascicules et annexes variées.

Quoi qu’il en soit, on pouvait craindre, à la vue de ses précédents efforts, que l’aspect foncièrement désabusé et crépusculaire du graphic novel de Moore et Gibbons soit le premier à passer à l’as : en 1985, dans un monde uchronique où les États-unis ont gagné la guerre du Vietnam grâce à un übermench du nom de Dr Manhattan et né d’un accident scientifique, les héros masqués ont été prohibés et mis à la retraite par le Keene act. Le meurtre d’une sorte de super barbouze nommée le Comédien force les Watchmen, confrérie de justiciers dont les destins ont divergé, à se retrouver pour interroger leur passé héroïque, politique et même affectif face à la menace immédiate d’un tueur de héros. C’est dans ce contexte qu’un vigilante psychotique, Rorschach, mène l’enquête, alors que la quatrième administration Nixon fait face au réchauffement de la guerre froide et que l’apocalypse nucléaire frappe à la porte.

Or, l’apocalypse, Snyder l’avait déjà traitée avec son Army of the Dead, et l’avait fait sur un ton plutôt léger, presque badin mise à part la séquence du bébé. L’issue fatale, il la rendait exaltante et même amusante pour les spartiates de 300. Du film très fun, un cinoche pop corn de très brillante facture et, n’en déplaise, intelligent, mais par trop positif si l’on songe à l’ambiance de film noir dramatique, volontairement anti-climatique, qui baigne Watchmen – le novel et pouvait être à craindre pour Watchmen – le film. Bien entendu, d’autres réserves étaient nées sur la toile et dans la presse, notamment l’interrogation quant au style de mise en scène, né de 300, voulant que la stylisation puisse prendre le pas sur le fond. On aura vu fleurir un débat assez absurde sur le nombre de ralentis qu’on verrait dans le film. Outre que le ralenti s’avère, dans une certaine mesure, un moyen efficace de retranscrire au cinéma le découpage iconique d’un comic book (le Sin City de Rodriguez montre à quel point une stricte transcription en plans à vitesse de continuité peut ruiner la plus dynamique des splash pages), Snyder prouve que son goût pour le ralenti (il y en a pas mal dans Watchmen, pas toujours absolument nécessaires, et dont l’appréciation sera laissée aux inclinations de chacun) n’est pas un cache-misère pour une réalisation qui serait par ailleurs branlante : la bagarre dans la ruelle mettant en scène le Hibou et le Spectre se fait entièrement à vitesse normale, et fait montre d’une clarté et d’un dynamisme tout à fait impressionnants dans le découpage. Snyder sait s’adapter à son sujet (à observer la différence entre ses trois longs métrages, c’est d’ailleurs évident) et le fait magistralement ici.

Le film présente une profondeur esthétique incroyable, et la direction artistique est littéralement à tomber de richesse et de texture. Gibbons est sur la direction artistique et ça se ressent dans chaque aspect, des teintes à base de couleurs secondaires aux décors et costumes extrêmement cohérents avec le projet : ainsi l’aspect des Watchmen costumés se veut une analyse tacite des courants esthétiques du comic book moderne (ainsi que de ses retranscriptions cinématographiques) là où le Watchmen papier reprenait les codes du comic book des années  30 à 60. D’ailleurs, les costumes tendance « fetish/transcription littérale de concept/grand n’importe quoi » des divers flashes-back au temps des Minutemen (ah, le proto-smiley sur la ceinture du Comédien !) participe de cette démonstration. Les deux personnages ouvertement hors de cette temporalité, Manhattan parce qu’il est un surhomme et Rorschach parce qu’il est bloqué dans les fifties d’Eisenhower et Truman, sont des décalques parfaits des dessins originaux, des plus petites taches sur le pardessus à la plus bleue des verges flacides. Certes, Ozymandias a carrément l’air d’un premier de la classe dans ses divers costumes (encore que dans le climax en Antarctique il s’avère tout à fait crédible en super-héros). Mais qu’on revoie la version papier : Ozymandias est de toutes façons un type imbu de lui-même avec un costume de héros proprement ridicule, et c’est volontaire. La beauté plastique de Watchmen est imparable, et la critiquer revient à pinailler sur des broutilles : le maquillage du vieux Comédien est moyen, le fard autour des yeux de Manhattan un peu évident, et pour un Henry Kissinger magnifique on a droit à un Nixon par trop caoutchouteux… Bon, ajoutons une Bubastis assez factice, et… C’est à peu près tout, le reste est magnifique, point. La cinégénie du matériau de base est le plus souvent magnifiée par la foi incroyable qu’a manifestement Snyder dans le medium cinéma et dans ce que d’aucuns désignent par l’épithète hautain de « monoforme hollywoodienne » : les scènes d’action sont franchement brutales, les scènes d’amour franchement érotiques, les plans larges franchement ambitieux et les séquences dramatiques tirent sur les cordes émotionnelles. Si le sous texte est distancié, l’empathie avec les personnages sur le plan humain n’est pas entamée. On appelle ça du cinéma. Mais oui.

Le miracle du film de Snyder, c’est que cette profondeur esthétique (à ce niveau de détail dans tous les recoins de chaque image, c’est même du layering fractal) n’est que la face émergée de la profondeur thématique, restituée intacte du comic book, et même enrichie dans le processus d’adaptation. On est d’emblée saisi par le générique de début qui donne le ton réflexif, mélancolique et acerbe de l’ensemble du métrage, avec l’intervention du premier Spectre sur le  B52 d’Hiroshima ou l’infirmation de la théorie du tireur isolé à Dallas en 1963. Des errements idéologiques, culturels et politiques de son univers et de ses personnages, Snyder, à l’instar de Alan Moore, n’éludera rien. Rorschach est vraiment malsain, Osterman/Manhattan est véritablement flou et naïf dans ses accointances plus ou moins coupables, le Comédien est une vraie ordure, le Hibou est un loser jusqu’à ses nuits avec Laurie qui échappe, elle, à la « malédiction de la gonzesse de film de super-héros », puisqu’elle possède de vraies motivations et une vraie personnalité. En termes narratifs, Watchmen est vigoureusement fidèle à son modèle, et la plus grande incartade prise par le scénario, concernant la nature même du plan ultime du tueur de masques, permet de rendre plus cohérentes certaines implications du récit (les dernières actions de Manhattan lors de l’épilogue, l’implication du Comédien, les recherches scientifiques d’Ozymandias et surtout la manière dont ledit plan fait évoluer le conflit mondial imminent). Le texte politique n’est en aucun cas escamoté, que ce soit au Vietnam ou lors des répressions de manifestations. Snyder y intègre, de son côté, une assez subtile rhétorique autour du 9/11, ne manquant pas de montrer les tours du World Trade Center (une grande partie de l’intrigue prend place à New York, et nous sommes en 85) à chaque moment clé de l’intrigue, et se permettant même de montrer plein cadre un Ground Zero à l’emplacement de Times Square sans plomber le récit avec un discours trop appuyé sur l’interventionnisme de son pays (bien que le « United States do not start wars » de Nixon soit savoureux). Ceci dit, la pieuvre et son absence sont problématiques, et on aura du mal à ne pas tiquer devant l’inversion Randienne du récit que ce choix thématique implique – mais n’est-ce pas justement l’objet, de mettre en valeur la vision ouvertement hostile au pouvoir de Moore, en la contrastant de la sorte avec un discours apparemment sans recul, raccord avec la décennie où se déroule le film ? Se rouler de la sorte dans le TINA thatcherien, n’est-ce pas le mettre en exergue pour ce qu’il est à cet instant T ?

Cette énorme fidélité montre cependant des limites dans la reprise à l’identique du découpage séquentiel en 12 chapitres. En effet, le rythme global du film s’en retrouve lissé, loin d’un rythme en creux et apogées allant vers un pinacle de l’action, et qui eut galvanisé l’aspect épique du récit. Ici l’accent est mis sur la réflexivité des actions, des contextes et des personnages, dans la même optique anti-climatique qui présidait à l’histoire originale de Moore et Gibbons, qui ne cherchaient certes pas à exalter. En dépit de certaines séquences d’action allongées et d’autres scènes rendues étrangement elliptiques, le rythme global du film est ainsi bizarrement égal, là ou dans la structure même des séquences les rebondissements abondent. Reste alors à voler d’idée saillante en image picturale forte, ce dont le film ne manque heureusement pas. Watchmen, ainsi, fait l’effet d’une très longue exposition, la faute à une enquête laissée un peu en retrait dans la seconde moitié.

Mais quelle exposition. C’est à elle qu’on doit LE morceau de bravoure du film, le point ou il fait mieux que on modèle, Jack Earle Haley en Rorschach. N’ayons pas peur des mots, il égale la performance de Heath Ledger en Joker haut la main, en ajoutant en plus une empathie pour son personnage pourtant effrayant dans son jusqu’au-boutisme. Le film est bien entendu à voir impérativement en VO pour le timbre de voix du justicier psychotique, et se permet l’exploit de surpasser le Rorschach du comic book. En effet –  et on n’aurait pas cru ça possible, surtout quand on est fan de ce que Rorscach raconte de la tentation faciste –  là où le Walter Kovacs de papier est une version anodine et diminuée de l’incroyable charisme du vigilante, on se prend à espérer que celui de celluloïd ne remette pas son second visage ! Et pourtant, le masque ondoyant du vengeur est magnifique et fascinant, changeant sans cesse de dessin selon l’émotion de Kovacs et (trouvaille cinématographique) lors des impacts de coups. Cependant, oui, un long métrage centré uniquement sur Kovacs en prison parviendrait à tenir debout tout seul, entièrement sur Haley. Parmi les ellipses un peu dures à avaler (mais encore, là, on pinaille), il y a d’ailleurs la création du masque et une grosse partie des entretiens avec le psychiatre de la prison. On attend bien entendu le director’s cut à paraître pour voir ça, ainsi que toute la sous intrigue du kiosquier et de la BD the Black Freighter (qui fait l’objet d’un métrage d’animation) et, peut-être, la mort du premier Hibou dont on n’entend pas parler ici. Ce cut, cependant, ne corrigera pas deux ou trois séquences un peu trop informatives (heureusement rares), où les personnages se répètent ce qu’ils savent pertinemment pour la gouverne du spectateur. Les scories de ce montage salles se ressentent encore dans l’introspection de Manhattan sur Mars, certains épisodes de son aventure se trouvant hors champ avec le Pruit Igoe de Philip Glass tronqué, ce qui laisse présager un traitement plus complet de ces quelques lacunes. Bref, on attend, en espérant aussi qu’Ozymandias sera un peu moins immolé au dieu Suspense en termes de temps de présence à l’écran… A trop vouloir ne pas asséner le discours et la symbolique pour ne pas alourdir le film aux yeux des profanes, on risque de s’aliéner un peu les fans.

Seul point ou la dialectique semble un peu trop appuyée, l’utilisation de la musique illustrative (des morceaux représentatifs de leurs époques, ou signifiants en soi) qui éclipse le score original (qui, en salle, ne semble pas être à se damner non plus – c’est un score, quoi), et passe du tétanisant (The times they are-a-changing de Dylan sur le générique de début) au sursignifiant envahissant (99 luftballons, ou encore la Chevauchée des Walkyries sur la séquence de Vietnam). On a toutefois fait pire comme faute de goût rédhibitoire.

Sortie effective de la chrysalide pour le film de super-héros (Dark Knight avait fini de défricher le terrain du comic book movie strictement adulte), Watchmen est bel et bien le plus grand film de super héros à l’heure actuelle, sa dimension réflexive achevant de démontrer que les 7 ou 8 dernières années, et plus encore 2008, ont marqué la fin esthétique effective du vingtième siècle : Election d’Obama (fin de l’arc politique et idéologique entamé avec Rosa Parks), morts de Betty Page (qui résumait à elle seule le passage du burlesque à l’érotisme moderne), Cornell Capa, Bing Crosby (toute une imagerie américaine) ou même Horst Tappert (dernier avatar du krimi allemand), Michael Chrichton et Samuel Huntington, mais aussi du dernier poilu de Verdun ou de Markus Wolf (célèbre espion russe), mise en vente des effets personnels de Gandhi, ou encore la fin de cette vague idée de New York comme capitale officieuse, esthétiquement parlant, des Etats-Unis (le dernier avatar de cette bizarrerie culturelle étant bien entendu le destin du World Trade Center), et qui trouve d’ailleurs écho dans le final de Watchmen. Cette idée diffuse ayant été véhiculée en partie dans les comic books (du Metropolis de Superman au New York de Spiderman), ce n‘est que justice.

Graphiquement très beau, foisonnant, malin, fidèle à l’original, magnifiquement interprété, ce film est même capable de réconcilier les plus rétifs avec le concept même de blockbuster malgré trois/quatre détails qui risquent fort de se voir corrigés dans une version étendue. Jetez-vous dessus.

-2009

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